POSSIBLES

Ce qui est arrivé parmi tout ce qu’il y avait de possible, c’est bien ça qui devait arriver. C’est bien ce qui est. Il ne peut plus se passer autre chose que ce qui s’est passé. Changer un élément du possible ou de ce qui est et c’est la réalité entière qui est changée. Tout ce qui avait lieu voulait prendre le dessus sur ce qui n’avait pas lieu avant que le contraire ne se reproduise. Ainsi ai-je existé. Chaque fois que je me suis retiré de ce à quoi j’avais droit, je suis allé vers ce à quoi je n’avais pas droit. Les choses qui n’ont pas eu lieu ont été comme un sommeil. J’ai cessé un grand nombre de fois d’exister. Chaque réveil a été une nouvelle naissance. 

Je vais vous raconter une histoire. L’histoire est moi-même et les autres et le contraire de moi-même et des autres. Tout ce qui aurait pu arriver ne m’est pas arrivé. Tout ce qui n’a pas été suffisamment bien raconté pour être reconnu n’existe pas. Les gens qui savent conter comprennent ce qui retient ou pas l’intérêt des autres. La relativité de l’histoire est l’histoire elle-même. Eventuellement l’histoire serait si relative qu’elle ne commencerait jamais. Ce qui apparait à moi et à mes yeux est déjà quelque chose et une part appréciable de la réalité.

Beaucoup de conversations se nouent autour d’un consensus social plus ou moins reconnu. Les gens ne recherchent pas tellement la vérité, la différence de l’autre ou une compréhension nouvelle que l’identité. Ainsi on se conforte, on se confirme par ses relations. Les autres vous intéressent pour ce qu’ils sont un certain miroir de vous. On entre dans des rituels d’appartenance. Chacun est tenté d’entrer dans un système d’auto-justification de chacun. Il n’y a plus de monde qui sépare et relie les gens entre eux. Il suffit que les idées qu’on développe soient causalement cohérentes ; elles n’ont plus à se confronter à la réalité du monde extérieur. On risque d’en arriver à un monde où tout est reproductions à l’infini de mêmes images de soi ou des autres.

Je ne me vois aucun rôle social particulier à jouer. L’authenticité, la singularité, l’indépendance d’esprit peuvent placer en première ligne d’opérations de liquidation sociale. Chacun vit dans un environnement et dans des références radicalement différentes de ceux des autres. Certains ont une image définitive de quelqu’un qui n’évolue plus. Ainsi ils en restent au stade du cliché. Pour le reste ils associent autre chose avec d’autres.

A différentes époques de leur vie, les gens deviennent complètement différents. Par exemple je suis resté un exilé. Pas lui. Désormais il fuit tout ce qu’il a été et tous ceux qui en ont fait partie. Exilé politique lui-même, il se rapproche d’abord de tous ceux qui vivent un autre genre d’exclusion ou de retrait de la société, de la famille, des groupes d’affinités entre les hommes. Quand il est devenu arriviste, affairiste et manipulateur, il fuit tout ce qui lui rappelle de près ou de loin tout ce qu’il a été et aimé, pour parfaire sa nouvelle image. Ainsi dans leurs liens comme dans leur affirmation personnelle, ceux qui, pour des raisons diverses, décident de changer d’image sociale et même de personnalité viennent à appartenir à une époque nouvelle et séparée du reste de leur vie. Le passé est passé, ce n’est donc pas la peine de le regretter. Pas tant que ça. Tout ce que je n’ai pas oublié.

Il y a des gens qui n’ont pas accès à des pans entiers de la personnalité de beaucoup d’autres et qui n’y auront jamais accès. Les mondes séparés : ceux qui vivent au fait de leur propre monde en occultant des parts essentielles du monde des autres. Moi-même, si j’ai affaire à moi-même je ne sais pas à qui j’ai affaire. Mais eux encore moins. Dans ce domaine on peut avoir des surprises. Les autres refuseront toujours de reconnaître une part essentielle de leur réalité, il ne faut pas la leur dire. Chacun parle un langage qui n’est qu’incidemment compréhensible par l’autre. Les gens étant largement égarés – pas de point d’ancrage, pas de codes – ils se laissent aller à une anarchie de sentiments et de comportements. Ils n’obéissent qu’à leurs impulsions. Personne n’a tout compris. Ce sont des clubs d’intelligence. Ce que l’on comprend des choses. Pas plus.

Sur sa colline, un exilé n’a plus de nouvelles de la ville. Dans le lointain il entend des bruits qui l’en informent bien plus qu’on ne l’imagine. Les bruits éloignés de la ville. Un rythme clos. À un vol d’oiseau, à un souffle de vent, à une déflagration, il sait que les hommes se sont révoltés, que les règles de la société ont changé et qu’au terme de ces événements le coeur des hommes n’a pu rester le même. L’exilé conçoit finalement des interprétations plus justes sur les informations qui lui parviennent de la cité, que celles qu’ont les habitants de la ville les uns des autres.

Les termes et les critères de l’échange se resserrent et se restreignent. Nous n’en avons plus la disponibilité. Les hommes se sont éloignés des hommes. On dit « les humains » mais cela ne concerne foncièrement pas le même genre de personnes. Quant à moi, je suis un genre totalement différent des autres humains. Certains se vengent sur les autres de leurs contrariétés. Ils font porter leur mauvaise humeur ou leur pessimisme aux autres par des reproches infondés. Intelligent, beau et riche, « il va nous le payer ». Stupide, laid et pauvre, ça se paye aussi. Pas le même prix. Elle est folle, d’ailleurs elle l’a rendu complètement fou. Ils ne sont pas les seuls ; ça existe à des prix extraordinaires. L’appartenance comprend les risques de l’exclusion. Alors que nous n’appartenons à rien du tout en particulier. Simplement quand nous sommes convaincus nous sommes assez insistants. Je dois déjà être satisfait pour ce que je donne et reçois des autres, ce qu’ils m’entendent ou me parlent et pour ce que je les entends. On aime ceux qui vous aime. C’est une raison suffisante de les aimer. Il vaut mieux. L’amitié, l’amour sont en train de disparaître parce que l’homme n’en a plus besoin ; il a simplement besoin de s’identifier lui-même et d’identifier les autres. Je dis des choses fausses ou des fictions qui peuvent éclairer la réalité ou la vérité. 

Quel est ce mauvais plaisant ? 

Je suis un garçon ordinaire qui dit des choses extraordinaires. 

Chacun de nous et des plus ordinaires porte son lot d’extraordinaire. Souvent nous ne voulons pas l’entendre. Quand on rencontre les hommes on a beaucoup à découvrir. Même ceux qu’on croit bien connaître vous en apprennent tous les jours. Si je ne suis pas plus bête qu’un autre c’est peut-être déjà assez intelligent pour moi. On peut parler de beaucoup de choses avec moi, encore faut-il vouloir parler et en avoir l’envie et les critères. Chez moi on ne peut pas dire tout ce qu’on veut mais beaucoup de choses. Il y a des règles implicites. Vivre dans l’image des autres n’est pas vivre pour l’image des autres ; ce qu’ils aimeraient parfois. Vivre pour soi ? 

Vous êtes une jeune femme exigeante et même quand vous n’êtes pas là, j’ai peur de vous. Quelles surprises, bonnes ou mauvaises, nous sont encore réservées ? Si surprises il y a. 

Qu’avons-nous fait de nos vies ? 

Nous nous sommes confrontés à la complexité des hommes.