PARTIS PRIS

Je crache sur ma vie. Je m’en désolidarise.
Qui ne fait mieux que sa vie ?

Henri Michaux – La vie dans les plis

J’écoute ce qui se passe en moi. Il vient quelque chose : le nouveau volet d’une histoire. Regard en retrait sur la vie : c’est la seconde partie de la vie. Quelque chose de mystérieux dont on se demande ce que c’est, avec toutes ses résultantes et tous ses à-côtés. C’est : une vie idéalement plus parfaite, « on se dit qu’on aurait pu faire mieux ». On a dit la prochaine fois. Il n’y aura pas de prochaine fois. C’est le fantasme d’une seconde vie où on existerait en mieux. Finalement, je n’avais qu’à être une autre personne dans une autre vie. Mais la vie n’était plus à refaire. Ça allait être très difficile de recommencer. On ne peut rien affirmer dans cette affaire qui remonte à beaucoup d’histoires. Je n’ai pas de partie la plus importante de ma vie. Maintenant ce qui est c’est le destin de la moitié de ma vie. On verra ce qu’il en est pour ce qu’il en reste. Je suis dépendant de la vie entière. 

Je vivais avec des gens assez normaux qui ne me voulaient pas d’ennuis. La soupe n’était pas mauvaise, les gens étaient plutôt gentils. Ils m’avaient gardé une place, absolument pas surpris d’être eux-mêmes et conviés. Certaines qualités de l’homme seul, toutes différentes de celles de l’homme socialement intégré. Être socialement intégré suppose une ritualisation. Ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. Tout peut exister. Mais finalement, très peu de choses existent. De moins en moins de choses existent chaque jour. Mon histoire n’intéresse pas du tout quiconque. Je ne sais plus qui m’a dit quoi. On me dit n’importe quoi ; j’écoute éberlué et j’essaye de comprendre. Ce qui m’est arrivé ne faisait pas partie du programme. Certaines choses ont été ingrates mais je ne pouvais pas faire autre chose qu’être moi-même et qu’être confronté aux événements auxquels j’ai été confronté. Je ne vais pas me mettre à être ce que je n’ai jamais été. 

Le monde ça n’est pas forcément des amis mais enfin c’est du monde. Excès dans la qualité, excès dans la déception. Des qualités ordinaires, mises en avant et magnifiées. Ça n’est pas interdit de fréquenter des gens d’une grande banalité, seulement ils vous le feront payer par la suite. La banalité est devenue un idéal de vie. Certains me reprochent d’avoir une histoire qui ne leur convient pas. Une histoire qui est la mienne, d’une originalité relative, des qualités exceptionnelles qui vont à l’encontre de la médiocrité ambiante ; des vies substitutives. J’ai été peintre, j’ai été musicien, j’ai été danseur il y a encore peu de temps. J’adoptais toute possibilité nouvelle qui m’était offerte. Je ne croyais pas un mot de ce que je disais. Mais on m’avait appris à être courtois. Je déforme presque tout ce qui m’est arrivé mais je n’en suis pas loin. Tout ce que j’ai tenté d’écrire était probablement fait pour être dit autrement. Comme si je débarquais chez des gens sans intention mauvaise et bien reçu mais que je me mettais à parler un langage qu’ils n’avaient jamais entendu ou qu’ils ne comprenaient absolument pas. Des choses très compliquées dont on ne comprenait jamais ce que ça voulait dire. Ou au contraire, toutes sortes de choses s’éclairaient qui étaient restées obscures. Je percevais que finalement tout était d’une nature totalement différente de ce que j’avais perçu. C’était une comédie sans fond et qui n’avait aucun sens. 

Je sais que ce que je raconte n’a aucun sens et qu’ils n’y croient pas du tout. Ils me comprennent assez peu et ça ne les intéresse pas tellement. On entend trois bons mots, deux bonnes blagues et on se dit : « Voilà un vrai copain » Tu fais des blagues tellement drôles que tu es le seul à les comprendre. Il y a beaucoup de choses qui ne font pas rire les autres mais que je trouve marrantes. Il dit des âneries mais c’est son humour, il n’en a pas d’autre. Ça ne fait rire personne mais c’est quand même une plaisanterie. On rit de beaucoup de choses. Où cela vous explique que ce qu’on a dit qui était drôle était vraiment drôle. Ce que je raconte, ça n’est pas beaucoup plus marrant qu’autre chose mais c’est tout de même aussi marrant. Aussi et plus marrant que beaucoup d’autres. Ça n’était pas mieux, pas beaucoup mieux qu’une blague. Enfin c’est arrivé. Cette expérience de me rencontrer, si on veut la tenter ? Rencontrer quelqu’un puis faire plus ample connaissance, c’est intéressant. Plaire à quelqu’un puis s’en débarrasser, ça n’est pas intéressant. Devenir mon ami était une bonne place, qui ne comportait pas beaucoup de contraintes. Nous n’avons pas à nous expliquer sur ce que nous avons vécu. Je ne vis que de théories extraordinaires ou bien l’ordinaire vient faire loi : un tissu de vérités premières et de préjugés dont ils ne comprennent même pas le sens ou l’origine ; un peu spirituel, un peu éduqué. Mais on ne garantit pas du reste de ses qualités. Il faut laisser les gens être ce qu’ils sont. Il y a les données qu’on sait soi-même et celles qu’on croit que l’autre sait. La plupart des choses ne se dit plus. Je ne dis rien parce que je ne veux pas qu’on sache à qui on a affaire. Presque tout ce qui est dit est fait pour être oublié. Souvent je ne me souviens plus de ce que j’ai dit ou si je l’ai dit. Je me suis raconté tellement de choses vraies et pas vraies. Je m’attendais à des choses absolument extraordinaires. En fait il s’agissait de choses de la plus absolue banalité ; des gens qui se prenaient beaucoup la tête. En fait il n’y avait rien du tout. On savait qu’on parlait à un être humain et qu’on ne devait pas trop le peiner, ce qui n’est pas toujours le cas. On ne sait jamais ni la raison exacte ni les conséquences de ses choix. À qui avions-nous vraiment affaire ? Au personnage attendu ou au personnage véritable ? Je connais beaucoup de gens qui connaissent beaucoup de gens. Il y a toujours quelqu’un qu’on a connu et quelqu’un par qui on l’a connu. Beaucoup m’ont déçu mais, encore plus, je n’ai jamais réussi à comprendre leur manière d’agir. Il y avait chaque fois autre chose que ce qui avait lieu vraiment. 

Il y a tellement de fois où la vie se déroule à la grâce de dieu, beaucoup plus que celles où nous voulons bien le reconnaître. Il y a beaucoup de choses qui sont possibles dans l’absolu mais qui sont en fait si difficiles. Les hommes sont faits pour vivre entre eux. En fait, ce n’est pas sûr ou pas du tout le cas ; ils ne sont pas faits pour se comprendre. Ils ont appartenu à un groupe de personnes. Dans les âges précédents de la vie et avec une beauté qu’elle n’avait plus, leur vie avait pris sens. Ce qu’ils se racontaient sur ce qui se raconte. Je ne sais si j’ai bien compris ce qui est arrivé et ce qu’était la vie exactement. Je commence à avoir des doutes même sur ce qui était le plus sûr. Tellement de choses se retournent contre vous ; j’ai été un peu perdu. Ce qui est, soit je l’ai vécu, soit on me l’a dit, soit je l’ai inventé. Des gens qui ne me parlaient pas se sont mis à me parler ; des gens qui me parlaient ont cessé de me parler. Beaucoup de choses que j’ai possédées ont disparu. Si je savais où je les avais perdues, je les aurais retrouvées. Je ne fais plus attention aux noms de rues, c’est la preuve que je les aime. On ne se perd que dans les lieux qu’on connaît vraiment. Dans quelques dialogues imaginaires que j’ai avec certaines personnes, je me fais des compliments. Je n’ai jamais reconnu que tardivement l’admiration qu’on me portait. Je ne suis pas tant préoccupé d’être aimé que de l’effet que je fais aux autres. Je suis de ceux qui se demandent ce que les voisins ont dans le ciboulot. Je ne sais pas si ce que j’ai fait de ma vie est bien, si j’ai bien choisi ou agi. Ne me posez pas cette question. Je ne sais pas. Je m’intéresse à ce qui me concerne. Je ne m’intéresse pas à ce qui ne me concerne pas. Je vis dans tous les domaines avec le sentiment presque incessant que j’aurais pu faire mieux, que ce que j’ai fait est insuffisant. Sois déjà content de ce que tu as. 

On a fait ce qu’on a pu de mieux avec la vie. On n’était pas prévenu mais on a vite compris qu’on allait traverser des épreuves considérables. Ce n’était pas si difficile d’exister. Il fallait accepter les choses imprévues. Il y a des choses qui ne sont pas certaines mais qui sont très probables. D’autres facettes de la vie moins explicites et moins présentes mais qui existent quand-même. Il faut respecter certaines manières d’être même très surprenantes. Les gens avaient l’habitude d’avoir affaire à autre chose. Cette société est souvent une invitation à vivre sans souvenir ou à oublier sa véritable identité. Une chose que m’a appris la vie, c’est à comprendre la vie. Il y a des questions que je me pose et re-pose toujours dont je n’aurai jamais la réponse. Une conversation qui ne se termine jamais. Parce qu’ils n’ont rien à dire. Il ne faut pas m’écouter, vous y seriez encore demain matin. J’aime parler de façon caricaturale, pour essayer de mieux me faire comprendre. Je me raconte des histoires qui n’existent pas, pour faire face à d’autres qui sont vraies. La chronique d’un manuscrit absent. Avant je suivais mon idée, maintenant je change souvent d’idée en route. Avec la plupart des gens ou dans la plupart des cas, il vaut mieux être sans suite. J’ai besoin de me raconter des histoires, pas forcément très intéressantes. Il faut prendre les gens autrement qu’on les attendait. C’est toujours autre chose et autre chose qu’autre chose. On s’intéresse au mode de vie de chacun. Il ne faut pas priver les individus de leur système.