Dans le monde contemporain, le temps est appréhendé principalement dans l’instant, il n’y pas de reconnaissance de ce qui a eu lieu. Il n’y a plus ni passé ni présent ni futur. Et l’espace est réduit dans l’immédiateté. Tout est à portée, il n’y a pas à franchir l’espace ou à le parcourir. Au dépens de la profondeur et d’un temps construit et élaboré.
Le monde n’est plus que dans sa fabrication systématique et les hommes pour s’y conformer. Il n’a plus d’existence propre. Quant à les faire être ou les supprimer définitivement tous les deux, le cas échéant, eux et leurs anciennes attributions, il n’y a qu’un pas. La nature entièrement méthodique de leur constitution les met en mesure de disparaître, en tout cas comme véritablement monde et hommes, leur donnant un caractère fabriqué, construit, fictif.
On serait en droit de se demander si le monde existe toujours et s’il existe des hommes qui le peuplent encore. Ce qui est certain c’est que ce et ceux qui l’ont précédé sous ce nom de monde et d’hommes n’avaient rien à voir avec ce qu’ils sont devenus ; et que ce qui a lieu désormais comme monde et comme hommes ne ressemble plus en rien à ce qui l’avait précédé.
Par la faculté de l’esprit humain de se consacrer à des données successivement entièrement différentes les unes des autres, le monde peut changer en un instant. Nous n’avons pas affaire à la même quantité ni au même genre de personnes à la suite. C’est un déploiement des individus et du monde qui n’a plus le même caractère que celui des époques précédentes.
Chacun parle, appréhende sujet et choses selon son mode de pensée. C’est la mélodie propre à chacun. Les frontières de soi et de l’autre nous échappent : soit l’autre est une frontière et nous borne, soit il nous ouvre à la découverte d’autre chose que nous ne soupçonnions pas. Une texture de choses qui s’expliquent entre elles ou qui ne s’expliquent pas.
Aujourd’hui, avec la rapidité et l’ampleur des mutations possibles, ce monde nous propose un déploiement de soi totalement différent de ce qui a été. Tout ce qui existe est beaucoup plus répandu qu’on ne croit. Prêt à se démultiplier ou à disparaître. Ce qui est – chose et personne – peut apparaître ou disparaître dans l’instant. Soudain votre interlocuteur est dans autre chose qui vous échappe et ne vous appartient plus. Les hommes faiblissent tellement dans leur existence qu’ils cessent pratiquement d’exister les uns pour les autres. Gens irréductibles les uns aux autres ou gens assimilables les uns aux autres. Comme on compte peu et comme on disparaît vite aux yeux des autres.
Il reste assez peu de choses de moi aujourd’hui. Bientôt je ne serai plus qu’un mauvais souvenir pour moi-même et pour les autres.
Cependant, ce que peu de personnes et moi-même arrivent à croire, j’ai existé précédemment. Car je doute de tout ; même de savoir si cette vie a bien été la mienne. Reste relatif : ce que les autres m’ont fait être ; ce qu’ils ont été pour moi. Moi et les autres sommes devenus ce qui nous environnait. Ainsi avons-nous tant de fois disparu et sommes-nous tant de fois réapparus.