EXISTENCES

Je ne connais pas l’histoire que je raconte. Je ne sais pas d’où elle vient, en quoi elle consiste ni à quoi elle mène.

Il faut dire que ce qui est arrivé aux hommes et ce qui continue de leur arriver est purement incompréhensible.

À vrai dire, il n’y a plus d’histoire.

PERSONNAGE 1 – Il y a beaucoup de décennies, à chaque nouvelle décennie tout était bouleversé et c’était un autre monde qui émergeait et prenait forme. Mais lors des toutes dernières décennies c’est le monde dans sa totalité qui a été décimé et rien n’a émergé ni n’a pris sa place.

Les sujets et thèmes d’échange ont diminué.

Presque toutes les expressions et manières de parler sont devenues démodées ou périmées, si bien qu’on s’est pratiquement arrêtés de parler ou de communiquer. Presque rien n’est plus transmis ni échangé.

Les objets du monde extérieur ont diminué en nombre et en variété de formes. De la même manière les objets de référence intérieure ; et les uns répondent aux autres. C’est eux qui constituaient un terrain d’expression et d’échange. D’où la diminution de l’échange… Dans ce monde de références restreintes, les gens finissent par reproduire les mêmes actes et les mêmes paroles…

CLOWN 1 – Je trouve beau et bon tout ce à quoi je suis habitué… 

Il y a des choses qu’on se dit, qu’on oublie et quand on se les redit elles prennent une vérité nouvelle.

CLOWN 2 – J’aime les habitudes récentes parce que ce ne sont pas des habitudes.

CLOWN 1 – J’aime faire des choses que je ne fais jamais.

CLOWN 2 – La vie ne nous a pas facilité la vie.

CLOWN 1 – Enfin, ça fait maintenant longtemps que je suis jeune.

CLOWN 2 – Je ne raconte pas ma vie, elle se raconte à moi-même.

PERSONNAGE 1 – Les gens très socialisés sont très intégrés mais souvent ils n’ont plus conscience de grand chose ; la société leur suffit. La quasi seule conscience qu’ils trouvent d’eux-mêmes est le reflet de la société en eux et le reflet qu’ils trouvent d’eux-mêmes dans la société.

Nous avons de moins en moins à dire, aussi parce que les autres sont de moins en moins susceptibles de comprendre.

PERSONNAGE 2 – Un certain nombre de personnes devait m’ouvrir un certain nombre de portes. Or il s’avérait d’abord qu’il n’y avait pas de porte et ensuite, qu’il n’y avait rien derrière.

PERSONNAGE 1 – Les gens qui vous répondent, en général vous font des réponses qui ne sont pas des réponses. C’est pourquoi en général il vaut mieux ne pas répondre.

PERSONNAGE 2 – Est intéressant non tant ce qu’ils te disent que ce qu’ils veulent bien te dire et encore plus ce qu’ils ne te disent pas.

PERSONNAGE 1 – Il y a des sujets sur lesquels je sais me taire.

PERSONNAGE 2 – Il faut savoir se taire sur presque tous les sujets.

PERSONNAGE 1 – Il faut commencer à penser que ceux qui ne me parlent pas n’ont rien à me dire.

PERSONNAGE 2 – Il faut savoir se taire en silence.

PERSONNAGE 1 – Penser quelque chose c’est bien, le dire, généralement ça ne sert à rien.

PERSONNAGE 2 – M’étant éloigné de la conversation des hommes, je revins. Les hommes ne disaient plus rien.

PERSONNAGE 1 – Apparemment les hommes parlent encore entre eux mais ils ne se disent plus rien.

PERSONNAGE 2 – Nous pouvons parler ensemble. Certains, tu ne peux pas parler avec eux.

PERSONNAGE 1 – Cette société donne l’illusion que tout le monde mérite tout et qu’une part importante de ce qui nous était promis nous a été dérobée.

Les expectatives différentes que chacun met dans la vie, à quel degré il situe son attente, à quel point il est comblé ou déçu. La conscience se diversifie et se disperse dans diverses expectatives et identifications sociales justes ou illusoires. Cela devient des consciences entièrement différentes, parfois à peine identifiables l’une par l’autre ou relatives. En général la compréhension de soi et des autres n’est pas tellement fausse que parcellaire. D’où les identités de substitution que chacun forge ou rencontre pour lui ou pour les autres. On y perd ou on y retrouve une part de son identité. On ne réalise pas certaines attentes, on en réalise d’autres. Certains veulent oublier tout ce qu’ils ont été d’autre parce qu’ils y ont renoncé.

Quelques personnes sont au fait de qui elles sont et de qui sont les autres mais cela reste une minorité. 

A défaut de se reconnaître eux-mêmes et les autres, les gens produisent des représentations illusoires. Ceux qui, faute d’être au fait de leur identité réelle et de celle des autres, élaborent toutes sortes d’identités interchangeables et fictives.

CLOWN 1 – Untel déçoit votre attente. On se refait autrement avec d’autres. Il vaut mieux avoir dans sa vie une bonne pute et un psychanalyste, plutôt qu’une femme et un ami. 

PERSONNAGE 1 – Tous les projets que nous avions eus, ceux que nous avons réalisés et ceux qui n’avaient jamais vu le jour, les amours que nous avions vécues et celles que nous n’avions pas vécues, les hommes eux-mêmes et le monde lui-même, tout ça n’avait finalement aucune importance ni aucune raison particulière d’exister. Il en était finalement de même de l’existence des hommes et du monde. 

Avec l’appauvrissement de la parole, tout semble encore perdre valeur ou importance.

Ce qui peut être compris comme :

– un moment d’abattement et de négation par rapport à tout ce qui a été entrepris.

– le sentiment que tout ce qui a été vécu et entrepris n’est rien par rapport à l’infinité du monde et des choses.

– le sentiment de la modestie par rapport à cette même infinité.

– le non sens qui donne la mesure du sens. Si tout s’expliquait, rien n’aurait de sens. 

Nous sommes désespérés parce que nous ne réaliserons pas tout ce que nous espérons. Dès qu’on est pourvu d’un peu de conscience, toute vie humaine est confrontée au désespoir. Pour certains ou pour beaucoup, existe le besoin d’entretenir l’illusion que le désespoir n’existe pas.

Mais le désespoir indique les limites et la possibilité de l’espoir…

Les hommes ne savent plus me parler.

PERSONNAGE 2 – Les hommes ne savent plus se parler entre eux.

PERSONNAGE 1 – S’ils parlent encore c’est dans un langage normé et convenu qui ne veut presque plus rien dire.

CLOWN 1 – Moi c’est autre chose, tout ce que je dis l’est toujours dans le meilleur sens du terme.

CLOWN 2 – Tout ce que j’écris l’est toujours dans le meilleur sens du mot.

CLOWN 1 – Maintenant il va falloir que tu retournes chez les hommes.

CLOWN 2 – Je ne veux pas. Les hommes ne parlent presque plus et ne s’amusent plus assez.

PERSONNAGE 1 – Les représentations qui permettaient aux hommes de s’identifier eux-mêmes et de se reconnaître entre eux ont disparu si bien que n’ont survécu que des notions d’adéquation et d’usage.

Un univers où tout est identique à tout – entièrement nivelé –, où rien ne ressort de rien.

PERSONNAGE 2 – Les gens s’identifient entre eux à tout et à n’importe qui ; ce sont des modes de l’indifférencié et de la jalousie… L’égalitarisme n’est pas la justice.

PERSONNAGE 1 – Je ne sais pas si la société existe encore dans les sociétés occidentales, mais il y existe encore des classes sociales. Lesquelles…?

PERSONNAGE 2 – Monde où tout le monde est devenu étranger à tout le monde, où celui qui se comporte en riverain, en concitoyen ou en proche est considéré comme étrange.

PERSONNAGE 1 – Ils s’indiquent des choses mais n’échangent plus rien.

PERSONNAGE 2 – Gens totalement extérieurs les uns aux autres. Chacun échappe largement à l’autre. Eloignement des hommes entre eux.

PERSONNAGE 1 – Il y a ces hommes qui ne s’identifiant plus eux-mêmes ne s’identifient plus entre eux.

PERSONNAGE 2 – Ayant pris peur d’eux-mêmes ils prennent peur des autres.

PERSONNAGE 1 – Ils fuient les autres comme ils se fuient eux-mêmes.

PERSONNAGE 2 – Pour certains, leur histoire personnelle devient leur raison de vivre et l’image du monde.

PERSONNAGE 1 – Ils ne s’intéressent pas à ce que tu racontes ; ils s’intéressent aux fantasmes qu’ils ont de toi et d’autres autour de toi.

PERSONNAGE 2 – La question n’est pas que les gens montrent ce qu’ils sont ; la question est qu’ils continuent à occuper la place qu’ils ont dans l’esprit des autres.

PERSONNAGE 1 – Ce que les gens attendent des autres, c’est qu’ils leur disent exactement ce qu’ils veulent entendre. 

PERSONNAGE 2 – Ceux qui croient faire l’investigation des autres mais qui à terme ne trouvent jamais qu’eux-mêmes.

PERSONNAGE 1 – L’image qu’ils ont des autres est en fait une justification d’eux-mêmes.

PERSONNAGE 2 – Le petit théâtre intérieur où chacun vient faire jouer aux autres leur rôle de plus ou moins bon gré.

PERSONNAGE 1 – On croit que ce qu’on comprend est la réalité alors que c’est tout autre chose, une certaine représentation qu’on en a.

PERSONNAGE 2 – Je n’agis pas parce qu’il faut agir de telle ou telle manière. J’agis en fonction d’une mythologie interne.

CLOWN 2 – Souvent on ne comprend rien à ce que je dis.

CLOWN 1 – Alors c’est qu’il n’y a rien là qui vaille la peine d’être compris.

CLOWN 2 – Mais je ne suis jamais ce que l’on croit.

CLOWN 1 – Tout le monde se dit ça.

CLOWN 2 – Pas tout le monde. Il y a des gens qui ne se disent rien du tout.

CLOWN 1 – La question n’est plus de parler avec les hommes mais de se simplifier la vie. 

CLOWN 2 – Ce que vous disent les gens est un peu vrai mais ce que je me dis à moi-même l’est encore plus.

J’aime énoncer des contre-vérités absolues pour faire le malin…

J’aime faire des surprises… mais je ne sais pas tenir ma langue.

CLOWN 1 – Rien ne se fait plus donc tout se fait.

PERSONNAGE 1 – Unetelle ou untel n’est pas folle ou fou mais un peu folle ou fou comme tout le monde.

PERSONNAGE 2 – On revendique son identité quand on n’en a plus.

PERSONNAGE 1 – On est fier de son bonheur, on en fait sa raison d’être et finalement on s’y identifie. De même de son malheur, de son intelligence, de sa bêtise, de sa fortune ou de sa pauvreté. On s’y reconnaît et on veut y rester. 

PERSONNAGE 2 – Ils se confortent dans l’image que les autres leur donnent d’eux et dans l’image qu’ils donnent d’eux aux autres. Chacun se lance dans des rites d’identité et d’appartenance sociale. Les hommes n’ont pas envie d’échanger avec ce qui est différent d’eux.

PERSONNAGE 1 – Je ne dis pas que ce que je dis soit exactement ça, mais c’en est peut-être très proche. Pour se simplifier la compréhension, il faut considérer que ce qui semble proche de la vérité est la vérité. Il ne faut pas être trop exigeant. Croire connaître quelqu’un c’est déjà le connaître un peu.

PERSONNAGE 2 – Si ce n’est une totale incompréhension, du moins est-ce un niveau de compréhension extrêmement limité.

PERSONNAGE 1 – Toutes les ouvertures d’esprit ont leurs limites.

… (au Clown 1) Vous êtes une version de l’imperfection humaine qui ne me déplaît pas. 

( au Personnage 1) En général mes amis n’ont rien à dire, et quand ils ont quelque chose à dire ça n’a aucun intérêt. Mais ce sont des amis. On ne dit rien de spécialement intéressant ou profond mais on est contents d’être ensemble, simplement parce qu’on s’aime.

PERSONNAGE 2 – Personne ne comprend tout.

PERSONNAGE 1 – Presque rien ne résout aucun problème.

PERSONNAGE 2 – La question n’est pas là ; la question n’est jamais nulle part.

Si je ne disais pas les choses que personne ne comprend ou n’a encore compris, je n’aurais pas de raison d’exister. Ce que tout le monde a compris et sait ne mérite qu’occasionnellement d’être dit.

PERSONNAGE 1 – Il faut être tout ce qu’il faut être, penser tout ce qu’il faut penser.

La plupart des hommes à tous les niveaux de la société se racontent que leur conception d’eux-mêmes, des autres, de la société, de la politique est l’ultime vérité. Tous les hommes à tous les niveaux de la société se croient obligés et en mesure de tout expliquer. Certains croient que les représentations de leur classe sociale sont le modèle de l’intelligence… L’ultime impossibilité des hommes à se connaître et à échanger quelque vérité entre eux.

PERSONNAGE 2 – La plupart des idées qu’on entretient des autres repose sur un malentendu.

PERSONNAGE 1 – En général les gens nous prennent ou ne nous prennent pas pour qui on est.

PERSONNAGE 2 – L’image que nous avons de nous n’a qu’un rapport relatif et lointain avec celle que les autres se font de nous. Il n’y a pas de corrélation évidente entre les deux.

PERSONNAGE 1 – Il n’est pas sûr que les gens qui croient m’avoir connu aient compris de qui et de quoi il s’agissait. Ce n’est le rôle de personne d’avoir conscience de qui que ce soit et de quoi que ce soit.

PERSONNAGE 2 – Ce qui est très rare chez les êtres humains : avoir conscience que d’autres êtres existent au monde. Presque personne ne comprend rien aux autres et les autres ne comprennent rien à vous.

PERSONNAGE 1 – Ce qui arrive aux autres n’intéresse plus spécialement les autres.

PERSONNAGE 2 – En principe on doit laisser parler les autres. On a tort, les autres n’ont rien à nous apprendre.

PERSONNAGE 1 – Les gens sont insensés. Ils vous apprennent sans cesse des choses insoupçonnées sur eux et sur vous-même. Il est des traits visibles aux autres qui ne sont pas visibles à soi. J’arrive à me raconter une histoire et ensuite une toute contradictoire histoire, c’est-à-dire qui contredit toute l’histoire précédente… 

Il existe même l’être humain qui me ressemble et me comprend. C’est très rare.

PERSONNAGE 2 – Les gens différents sont différents.

PERSONNAGE 1 – Les hommes adhèrent aveuglément à une certaine image d’eux-mêmes et à une certaine image des autres. Maintenant je vous connais. Sachant à qui j’ai à faire, vous allez découvrir qui je suis. Les gens ont besoin de termes d’identification à tout prix et donc abusifs. Ainsi ceux qui vous disent « je commence à vous connaître un peu » sont des gens qui ne vous connaissent pas du tout.

On se cache derrière la référence à une mentalité et on sous-entend que tout en découle. Nous ne sommes pas faits pour avoir une mentalité. Je n’aime pas la mentalité de la mentalité. 

PERSONNAGE 2 – Ça c’est du Pierre, ça c’est du Paul, ça c’est du Jacques. Je ne connais pas tous les êtres humains mais je commence à tous les connaître. 

PERSONNAGE 1 – Après trente ans de réflexion j’accorde aux autres le droit d’être différents de moi.

PERSONNAGE 2 – Il y a des gens qui vous conviennent et d’autres dont il faut se débarrasser. J’ai fait fusiller 15000 personnes ce matin. Je me sens mieux.

PERSONNAGE 1 – La société arrive à un âge où soit les hommes se replient sur leur subjectivité, soit ils se perdent dans l’extériorité et la superficialité des relations sociales. Et finalement dans la corrélation des deux : on choisit des amis et des relations à la mesure de l’image qu’on a de soi pour mieux s’y conforter.

Opportunité, fonctionnalité, utilité des personnes et des relations.

D’où le caractère complètement opportuniste des liens.

D’où l’absence d’attachement et d’engagement. 

Nous sommes entrés dans l’usage des hommes et le non-sens des choses. 

Perte des référents.

Vanité et vacuité de l’échange.

Monde d’indifférence et de superficialité généralisées où la conscience est devenue ennemie de la société.

CLOWN 1 – Nous, nous n’avons pas besoin de tout ça, nous avons nos propres termes d’identification… 

CLOWN 2 – Je ne sais pas ce qui est pire : les riches qui veulent donner l’impression d’être pauvres ou les pauvres qui veulent donner l’impression d’être riches.

Chez les riches on a plus pauvre et plus riche. Chez les pauvres on a plus riche et plus pauvre.

CLOWN 1 – Ce qui est terrible c’est que les gens bêtes ne sont pas toujours aussi bêtes que ce que l’on croit.

CLOWN 2 – Ce qui est encore plus terrible c’est que les gens intelligents ne sont pas toujours aussi intelligents que ce que l’on croyait.

CLOWN 1 – Si je ne t’avais pas, tu me manquerais tellement.

CLOWN 2 – Nous, c’est différent. Nous n’avons besoin ni d’être bêtes ni d’être intelligents, parce que nous nous aimons…

PERSONNAGE 1 – On croit et on dit que c’est la société qui a la norme et quelques rares de ses membres deviennent ou sont devenus fous, mais c’est tout autre chose qui est vrai, c’est la société qui est devenue folle et quelques rares de ses membres qui n’ont pas perdu la raison qui sont accusés de folie…

Je vous ai un peu connu il y a très longtemps. Mais nous nous sommes engagés dans des voies totalement différentes ; maintenant je ne vous connais plus, je vous situe seulement. Le temps a passé. Les possibilités d’échange ont encore diminué. L’absence a été trop longue maintenant. Bien sûr nous ne nous dirions plus ce que nous nous disions il y a trente ans. Mais avons-nous seulement encore quelque chose à nous dire ? Et si c’est le cas, combien de temps nous reste-t-il encore pour l’échanger ? Certains sentiments et les raisons de les avoir passent. Certains persistent dans des sentiments qui appartiennent au passé. Le passé était encore récent il y a peu de temps, il est maintenant devenu lointain.

La vie privée est devenue substitut d’un monde envahi et insaisissable et proie des autres. La plupart des gens n’ont pas compris que la plupart des autres ont une vie privée et que s’ils en savent ou apprennent quoi que ce soit, la vie n’est plus privée du tout.

La vie privée étant privée n’est faite pour être connue de personne. 

PERSONNAGE 2 – Tout le monde a une vie cachée sinon tout le monde saurait tout sur vous.

PERSONNAGE 1 – Univers de références limité, défendu et protégé envers l’agression potentielle des autres. Chacun répond à des jugements, des valeurs, des critères restrictifs de la compréhension, ne se donne ni ne s’ouvre à celui qui est en face.

PERSONNAGE 2 – Ceux qui, ne reconnaissant pas leurs défenses contre les autres ou eux-mêmes, en constituent des griefs pour s’en affranchir. Si vous confiez vos faiblesses elles seront utilisées et exploitées. Si vous confiez vos faveurs elles seront jalousées. Dans un monde entièrement normé et balisé, l’ouverture au possible disparaît. Les êtres dont les termes de représentation et d’identité sont simplifiés deviennent plus manipulables. A subsisté en particulier le désir de chacun d’exercer un certain pouvoir sur chacun. Dans ce monde-là, certains ont pris le parti de tirer des autres le meilleur ou le pire. Les hommes entrent dans des jeux de possession ou une lutte pied à pied. Il devient facile pour certains de tirer parti des défaillances des uns ou des autres ou de leur dire ce qu’ils ont le droit d’être et d’avoir ou de prétendre une main mise sur leur devenir…

PERSONNAGE 1 – Répondant à cela, une parole simple et libre qui du même coup dépasse toutes les entraves de la défense, de la domination ou même de toute subjectivité…

Exister c’est psychologique. Tout le monde n’y croit pas ou pas au même degré. Au terme de l’identification de soi, on prend la mesure de son existence. La conviction en la vie trouve des termes de reconnaissance de soi et des autres qui vainquent les défaillances de la représentation. à des engagements différents, correspondent des types de langages différents. Soit un langage d’usage, soit une langue qui fait apparaître et même être en nommant. 

Si les mots disparaissent, plus rien n’existe.

D’abord il y a encore des mots mais les choses ont tellement changé qu’on ne comprend plus le sens des mots. On leur cherche un sens nouveau.

PERSONNAGE 2 – L’amitié, l’amour, révélateurs de vérité, mettent en suspens l’arbitraire de la subjectivité et les faux-semblants des relations sociales.

PERSONNAGE 1 – (Il joue le personnage puis le commente ) 

Untel se dit : Je ne suis pas membre actif de la société, du même coup je me demande si je le suis même de la vie. 

Celui qui est en retrait de tous les usages sociaux est justement celui qui ouvre à des possibilités nouvelles et insoupçonnées.

Pensant à voix haute, il parle tout seul.

Ce qui se passe dans le monde intérieur a plus de contenu et d’étendue que ce qui est parlé ou échangé avec les autres. Là s’ouvre la possibilité d’une parole nouvelle, où aussi ce qui a été rêvé peut devenir réalité.

PERSONNAGE 2 – Ce monde largement balisé laisse une ouverture possible sur une totale originalité. C’est en face de ce monde sans précédent que l’ancien langage devient inadapté et que nous sommes en attente d’un nouveau.

PERSONNAGE 1 – La Terre peut retentir d’un langage inouï et insoupçonné ; s’ouvrir d’univers imprévus et nouveaux, découvrir que nous sommes de retour au pays des hommes qui parlent le langage des hommes…

Dans un premier temps sentiments authentiques et langue nouvelle sont écartés comme inopportuns pour la société, contraires à son développement habituel, la mettant en danger. Ensuite une place leur est reconnue. Ces sentiments et cette langue ne deviennent pas loi unique mais une perspective ou un éclairage. Ce qu’ils étaient déjà mais nous l’avions parfois oublié. Ils sont ceux d’une conscience retrouvée ou trouvée. 

Dans un langage nouveau, tous les termes d’existence pourraient être changés. Dans le renouvellement des mots et des choses, l’ensemble des conventions se dénoue et se renoue de manière imprévue.